Katja Rüge, dans l’intimité du monde de la nuit

Katja Ruge sur les pistes avec son Korg – Kann denn Liebe Synthie Sein? – KR

« Je voulais raconter ma propre histoire ». Katja Rüge apparaît brièvement sur l’écran. Je vois ses cheveux blonds et ses lunettes, entrecoupés de « Hallo ? Hallo ? Can you hear me ? », et mon ordinateur rend l’âme.

C’est l’histoire d’une interview au bout du fil. Comme si Ariane ouvrait le pas, je redécouvre Hambourg dans les mots de Katja. Dans Die Schanze, ce quartier « à gauche » envahi de graffitis et à la vie culturelle unique. Ou alors dans ces quartiers périphériques, où sous un Dominos’ Pizza il y a un squat et des soirées de dix personnes. « Les scènes des musiques anarchiques ont une force incroyable. C’est ce à quoi je suis connectée, la scène à laquelle j’appartiens. »

Âme – KR

Je l’imagine au détour d’un Fotoautomat rapporter quelques grimaces. « Tout le monde prend ça très sérieusement, la photographie. » Aucun censeur n’aura la joie de Katja — et ma conversation grisâtre du samedi matin n’arrête pas ses éclats de rire. Notre parcours nous amène en face du stade de l’équipe populaire du FC Sankt Paul. On tombe en bas du Bünker, cet immense parpaing de béton posé au milieu de la ville, et où s’enchaînent des soirées non-stop en fin de semaine. Elle me lâche son amour de la ville portuaire. « Je suis partie un temps à Düsseldorf, il y a longtemps, et j’ai eu le mal du pays. C’était comme si j’étais en train de tout rater. Quand je suis revenue à Hambourg en 2000, j’ai pris la décision de devenir photographe, à plein temps cette fois ».

La vie de Katja Ruge est une chambre noire d’où l’histoire de la musique serait tirée sur grand format. Une groupie qui a fait de sa vie un rêve de fan. « La photographie ce n’est pas seulement un métier, c’est un style de vie, c’est ce que j’ai toujours été, même quand ça touche la sphère privée. Je ne comprends pas ceux qui vont dire ‘je ne veux pas prendre de photos là’. Il faut le vivre, c’est la seule option, la seule histoire que l’on peut raconter ».

Akua Naru – KR

« J’étais complètement fascinée par l’alliance entre la musique l’image ». Après avoir développé ses premières pellicules dans un laboratoire photo, dans les années 80, Katja commence à photographier des concerts de rock. « Ma première publication c’était pour un magazine de heavy metal japonais ! ». Tout a basculé en 1989, lorsqu’elle suit une amie à Manchester. Elle y devient l’assistante de Peter J. Walsh, le photographe officiel de la Haçienda. « J’étais au milieu de tout, sans savoir une seule seconde ce qui était en train de se passer ». Fondé par Factory Records (Joy Division, New Order), le club est au cœur de l’explosion de la house et pionnier des premières soirées briques et techno en Grande Bretagne. « Pendant deux ans j’ai rencontré tous les DJ par accident presque ; je leur apportais des boissons pour me faire un peu de thune, ce qui me permettais de garder contact avec eux, etc. C’était autant Laurent Garnier, Dave Haslam (DJ et journaliste) ou Jon DaSilva (DJ, résident à l’époque). »

Tony Wilson (Factory Records) – In Search of Ian Curtis – KR

De retour à Hambourg, elle se construit un œil en travaillant avec des agences, mais surtout : elle pratique constamment. « Je faisais des shootings à mes pause-déjeuners et le soir je courrais aux concerts. Quand mes potes partaient en vacances, moi je dépensais tout dans mes pellicules ! ». Depuis cette époque, son style est plébiscité par les artistes, quelle que soit leur notoriété. C’est ce qu’elle a voulu montrer dans ses portraits de Björk, Helena Hauff ou Beth Ditto, réunis l’année dernière dans son exposition Lady Flash, qui lui a valu des mots doux d’Arte. Katja s’offre le luxe de travailler directement avec les artistes « sinon c’est toujours beaucoup plus compliqué ; il y a toujours du monde, aucune intimité — alors qu’on oublie toujours qu’ils sont timides comme n’importe qui ».

Helena Hauff – KR

Katja est provient de l’époque de l’analogique. Son amour prométhéen pour les synthétiseurs la pousse en 2011 a monter les soirées Kann denn Liebe Synthie sein? (littéralement « l’amour peut-il est synthétisé ? »), en parallèle d’une série de clichés de certaines des machines les plus mythiques comme la TR-808, le Minimoog et la Roland TB-303 pour Groove magazine, exposée un peu partout en festivals et galeries.

Une irrépressible envie de raconter des histoires — son modus operandi, c’est la narration.

Genesis Porridge – In Search of Ian Curtis – KR

« Regarde, j’ai pu passer une journée avec Annik Honoré, la copine de Ian Curtis ! ». Son passé, sa jeunesse plongée dans Joy Division, avant les New Order et les synthés, elle en a fait un livre de photographies à tâtons sur les traces de Curtis, le génie suicidé, Fotoreportage23 – In Search of Ian Curtis (éd. Lauschrausch, 2010). Prises avec un appareil en plastique chinois à cinq balles, ces images en noir et blanc ont une âme de sentiers battus, celle d’un voyage au bout de pas grand chose, mais ponctué par une rencontre avec la lande anglaise et des personnages endeuillés.

Maison de la famille Curtis Barton Street – In Search of Ian Curtis – KR

Tombe de Ian Curtis (qui a été volée) – In Search of Ian Curtis – KR

Ne pas trahir sa nature. « Ce que je préfère, et je n’ai jamais arrêté en 20 ans : je sors, avec juste un appareil sous le bras, et vais au Püdel. J’y fais des courtes sessions, sur le vif, en dix minutes, comme ça le sujet n’a pas le temps de penser ». Chacun son mythe, chacun sa Mecque, et à Hambourg, c’est le Golden Püdel. Parce qu’il fait partie de ces quelques clubs qui ont rouvert sous la pression populaire (comme Fabric à Londres) après des problèmes de voisinage et un incendie plus tard. De la nouvelle vague allemande, la Neue Deutsche Welle, à Trentemøller et Helena Hauff, le club est au coeur de ce qui s’exporte en électronique par-delà le Rhin depuis 1988. Dans le cadre de la Triennale Der Photographie de la ville hanséatique, Katja va accrocher en juin prochain un nouveau projet sur les murs du Golden Püdel : « un projet que j’avais fais il y a quelques années, un peu avant qu’il ne ferme ». Le club avait déjà eu des problèmes et a dû mener gros combats. « C’était un temps de stress pour toute l’équipe ». Et puis il y a eu ce jour où le club a été recouvert de dorure pour un clip vidéo, avec une population ultra-diversifiée, certains habillés d’aluminium doré, « entre le cool et le bizarre ». « Je n’ai encore jamais publié les photos prises ce jour là. Les photos seront exposées au Püdel, là où elles doivent être, dans le lieu auquel elles appartiennent. »

DJ Stingray au Püdel – KR

À l’image de Hambourg, l’histoire de Katja est celle d’une honnêteté sans cesse renouvelée : vivre avec son passé, sans être coincé dedans. « Je fais des photos depuis que j’ai 20 ans et cette année je vais en avoir 48 ». Ça sonne comme un héritage autant qu’un avertissement, à l’image d’un annuaire qui refuserait de s’arrêter à la vingt-sixième lettre.

« J’ai tout appris avec l’argentique, mais aujourd’hui nous avons toutes les techniques à portée de main ! Et que les gens utilisent des pellicules pour finalement scanner leurs films et publier les photos en ligne, je ne le comprends pas. J’ai sorti ma première pochette d’album avec un iPhone et je trouve ça très bien. C’est comme pour le DJing, tu peux avoir un ordinateur, ou mixer sur vinyle, les gens pensent qu’ils seront meilleurs — who’s the fuck ! — ce n’est pas ça qui va déterminer à quel point tu fais vibrer les gens, ce n’est pas l’essentiel. »

Sonae – KR

Toujours connectée avec la scène actuelle, elle fait fais jouer Perel (DFA) à l’une de ses soirées, et a prévu un shoot avec elle en avril prochain. « J’aime beaucoup Inga Mauer, j’ai invité Amelie Lens en juin… ». Pourtant, ce n’est pas seulement parce qu’elle mixe qu’elle doit rester liée à ce qui se fait de nouveau, aux nouveaux visages de la musique électronique.

« J’évolue en permanence. Si l’on photographie le même artiste trop longtemps, on finit par ne plus avoir d’idées, ne plus être créatif. » Et l’histoire continue sans jamais perdre le fil. « C’est mon monde, et regarde la photo de profil de Miss Kittin, c’est l’une des miennes, c’est génial. Je suis reconnaissante pour tout ça. »

Miss Kittin – KR

– T.S.G.

All credits : Katja Ruge.

Retrouvez les photographies de Katja Ruge sur son site internet et ses sets très Cardini-compatibles sur son Soundcloud.

La prochaine soirée Kann denn Liebe Synthie sein aura lieu au MOIRÉ à Hambourg le 7 avril prochain, avec Xenia Beliayeva (live), Nik Voir (DJ), et Katja Ruge (DJ).

 

 

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