In Aeternam Vale, l’éternité à portée de synthés

Le chiffre «18» est-il porte-bonheur ? Dans Funkytown (sorti le 14 mai dernier), In Aeternam Vale — qui avoue jeter « énormément de [ses] morceaux ou les laisse inachevés » — nous offre trois titres miraculeusement sauvés de ses archives.

« Jamais gravé dans la cire » puisse qu’il a été enregistré en 1989, le morceau qui ouvre l’EP, Funkytown, est un adagio de 18 minutes, aux synthés très très années 80.

Dès la quatrième minute, des voix bien connues envahissent peu à peu la bande sonore… Les fameux « Won’t you take me to, Funkytown » du tube des Lipps Inc., mais aux accents plus robotiques. Comme un pieds de nez aux hit-parades disco et funk des années où IAV était encore plongé dans le rock avec son groupe. C’est en 1983 que son projet électronique s’est précisé : « J’étais fasciné par les machines et persuadé — tout en n’y connaissant rien — que les instruments électroniques étaient la panacée universelle pour créer de la musique… Je m’y suis donc plongé, et j’y suis toujours. »

Rééditer un morceau de 1989 trente ans plus tard, ce n’est pas s’enfermer dans la nostalgie. Dans les paroles du Funkytown des Lipps Inc. (1980), il y avait l’idée d’une ville imaginaire qui nous entrainerait dans une danse continue, procurant une énergie intarissable (« Town to keep me moving, me grooving »). Pour IAV, « cette ville n’existait peut-être pas dans les années 80, mais aujourd’hui, de nombreuses villes dans le monde répondent au moins de manière métaphorique à ces critères. »

Deux autres morceaux suivent, comme si dix ans s’étaient écoulés depuis Funkytown. Il y a d’abord 180 GeV, dix minutes beaucoup plus minimalistes et froides — l’acid a disparu — et avec une petite musique attendrissante qui projète un paysage lunaire et lent à la vitre de ce morceau ultra-rythmé composé en 2000. « Quand je compose, je suis dans un processus autarcique et instinctif. Parfois, quand je me retrouve en phase avec mes sensations au travers de la musique, c’est que je tiens quelque chose

Et puis il y a Subway Battle enfin, une tachycardie survoltée de huit minutes, enregistrée en 1995 avec P TONA. Lui parle de « tempête intérieure » : « que les sonorités se combinent entre elles est pour moi un point essentiel, aussi voir plus important que la composition elle-même. » Autant de styles et de mélanges exécutés avec sagesse, qui posent forcément la question des influences d’IAV… Mais elles ne sont ni loufoques, ni innombrables : « j’ai un défaut — ajoute t-il — je n’écoute pas de musique, ou très peu. Si j’en écoute c’est généralement qu’un(e) ami(e) me l’aura recommandé. J’ai donc du mal à approcher l’histoire de la techno car honnêtement je n’y connais pas grand chose… »

Décrit comme un « fanatique de l’électronique », IAV a pourtant vécu toutes les grandes phases et modes qui ont successivement traversées les clubs depuis les années 1980-90 de la techno industrielle, brutaliste, à la dub, des sonorités quasi-pop… Le lyonnais a vu la grande révolution arriver, quand le peuple s’est doté des moyens de production (musicaux) : « aujourd’hui, la puissance de feu dont on peut disposer pour composer en terme de synthés et de software est hallucinante, comparé à ce qui existait 35 ans en arrière. Ça n’a pas vraiment changé ma manière de travailler mais ma palette est devenue immense, bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. »

Et d’ajouter humblement, « aujourd’hui, l’offre est pléthorique, et j’écoute bien trop peu de musique… Je ne peux pas me poser en prescripteur. ». Le papa de la techno française en refuse t-il la paternité ? « Rien n’était planifié [dans mon parcours] car la musique est pour moi un espace de liberté absolu, vital, et ce que je compose est le reflet de ce que je suis à un moment donné. Aller à contre-sens, oui, toujours, déconstruire puis reconstruire. »

Funkytown d’un côté (face A), 180 GeV et Subway Battle de l’autre (face B), des époques, des styles différents, qui sont finalement les deux faces d’une même pièce, celle qu’on insère pour démarrer la machine à remonter le temps. On s’assoie confortablement, avant de prendre la direction des âges d’or d’une techno qui n’en finissent plus de se rejouer encore et encore. Les titres de ce disque ont été composés avant que beaucoup de producteurs d’aujourd’hui ne soient nés… On aurait pu les entendre aussi bien lors d’une rave de nos vieux cousins il y a 20 ans ou un soir de Possession en banlieue parisienne en 2018. Et c’est peut être ça l’essentiel : l’éternité.

 

— Th.S.G.

Pour ceux qui voudrait faire un tour dans les années 70-80, voici une liste des classiques d’In Aeternam Vale : Suicide – Ghost Rider (1977) ; The Normal – TVOD (1978) ; Throbbing Gristle – Hamburger Lady (1978) ; The Flying lizards – Summertime Blues (1979) ; The B52’s – 6060-842 (1979) ; Yello – Great Mission (1983) ; The Jesus and Mary Chain – Upside Down (1985) ; Coil – The Anal Staircase (1986) ; The Residents – Kaw-Liga (1986) ; The Swans – New Mind (1987). Sans oublier Kraftwerk.

In Aeternam Vale sera au Berghain (Berlin) le 30 juin prochain.
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