Vernacular Orchestra, comme les sept doigts de la main

Dans leur coeur, il est toujours trois heures du matin. Comme un écrivain ne pourrait écrire sans y mettre toute son histoire, Vernacular Orchestra puise dans les imaginations de ses sept membres pour créer une symphonie sans commune mesure, mais surtout pleine de sincérité et de délires de jeunesse. Après deux années passées à présenter leur live, autopsie d’une première compilation très dancefloor-compatible, Vernacular Tapes 001 (sortie le 4 mai dernier).

Sur le plan de travail, ambré à la manière de ces cuisines de campagne, un chat fait le dos rond entre les tasses de café. On est au coeur de Strasbourg Saint-Denis, et les toits parisiens découpent le ciel adjacent à travers la fenêtre. Sur le mur, deux panneaux grandeur-nature d’un Kim Jong-un en carton-pâte encerclent une Isabelle Huppert découpée dans un magazine. Soigneusement, la petite bête se faufile, rétive, entre les jambes de ses colocataires, jusqu’à un grand salon plein de boutons et de LED clignotantes au mur. Entre les synthétiseurs, des feuilles à rouler et des câbles colorés. « On est tous des rats de studio » indique d’emblée l’un des occupants de l’appartement.

Depuis plus de deux ans, les sept amis membres de Vernacular Orchestra proposent une expérience unique dans la nuit parisienne : un live à quatorze mains, comme une somme d’individualité qui s’efface au profit d’un collectif, mais thésaurise les parcours de vie de chacun.

Rencontrés autour du DJing et issus des collectifs Autarcie et Exploration Musique, Clément, Théo, Robin et les autres viennent de carcans complètement différents, de la Drum and Bass, à la Techno des années 90, comptant aussi la House britannique, l’Acid et le Break beat. Bas les genres et les sous-genres : quitte à être pointilleux, ils préfèrent parler de « musique cyclique de danse » plutôt que de Techno. « Ça dépend du lieu dans lequel nous jouons, de l’ambiance et du public ; nous sommes des musiciens en fin de compte… »

Autour de Vernacular Orchestra, ils se retrouvent dans un projet compassé vers la fibre instrumentale, celle du jeu de l’instrumentiste, qu’ils veulent replacer au coeur d’une scène électronique lacunaire. « Il y a beaucoup de glissements sémantiques, notamment autour du terme de ‘live’. Quand un mec parle de ‘live’ et ramène un système Ableton et son contrôleur pour dérouler des boucles, ce n’est pas que c’est pas bien, c’est juste que ça n’a rien d’un ‘live’. Pour nous, c’est laisser de la place aux vraies qualités de l’improvisation, l’erreur, l’imprévu… ». L’un des sept confie qu’« à un moment, [il a] commencé à être jaloux de certaines scènes comme le rock, qui voient une interaction entre le groupe et le public. Il y a une ambiance, des blagues au micro entre les concerts… En club, tu arrives en sachant que pendant huit heures il y aura du son et que tu ne sauras pas ce que le mec fait derrière son ordi… À terme nous voulons jouer au milieu des gens… C’est à l’artiste d’inviter le public à venir, d’imposer sa politique aux vigiles et de faire monter tout le monde pour danser avec lui. ». Quelle scène serait, pour eux, capable de procurer une telle ambiance ? « Un hangar ! », « un festival ! » — les avis divergent, mais s’effacent bien vite : « si c’est un hangar dans un festival ou un festival dans un hangar, ce serait le mieux pour Vernacular. »

L’art du consensus est peut être la règle la plus importante pour vivre une aventure à sept. Dans un orchestre, par définition, il y a une part de dialogue entre les musiciens, afin d’éviter l’erreur, ou que celle-ci passe inaperçue et évite de désorienter l’ensemble. Chacun doit exécuter sa partition et suivre les gestes du chef d’orchestre afin qu’ai lieu la symphonie.

« C’est vraiment le temps de jeu ensemble qui fait la différence. » Pendant l’année qu’ils ont passé, enfermés dans leur studio, à répéter, il fallait acquérir du matériel et le maîtriser, se séparer les tâches. Trois s’occupent des rythmiques et trois autres de la mélodie et de l’ambiance. Le dernier est à la console et aux effets. « Sur les trois premiers lives, on avait une base écrite, assez rigide. Mais aujourd’hui avec plusieurs heures de vol, on a énormément travaillé l’écoute. » Un travail constant pour mettre en place des stratégies communes, des amortisseurs. Un travail de groupe où l’égo n’a pas sa place : « s’il y a dérive dans le live, elle est commune. On se regarde, et puis chacun sait ce qu’il doit faire ».

Des lives, les gars de Vernacular ont surtout eu des retours positifs. « Les retours négatifs on se les fait entre nous : on est sept, on est exigeant envers nous-mêmes. Il y a un débriefing direct, on sait ce qu’il s’est passé. À l’Alter Paname [leur dernière date live], on sait qu’on a cassé le game — c’était extraordinaire : on avait l’impression d’être dans le studio. C’était comme à la maison. »

La colocation est tenue par trois membres de Vernacular Orchestra, les quatre autres ayant un bail à durée indéterminée pour venir y jouer. Chacun a hypothéqué son individualité au bénéfice d’un collectif, « comme un gros vaisseau au-dessus de la Terre qui nous permettrait de vivre ». Une épée de Damoclès surplombant les sept musiciens, qui ont composé cette compilation individuellement ou en groupe. « On est souples pour les trois compilations digitales que nous sommes en train de sortir : on est allé chercher des sons plus anciens. Je vois ça comme un grimoire que l’on est en train de rédiger ». De la documentation, chacun inscrivant sa page dans l’incunable, mais ensemble, toujours : « les gens s’en foutent de nos noms d’artistes en fin de compte, tout est rattaché au projet. »

La Vernacular Tape 001 — parce que, oui, il y en aura d’autres dans les prochaines semaines — s’ouvre sur un titre de Cléry, Warm Snowfall, comme une pièce dont les fenêtres donneraient sur les sonorités d’un Floating Points, et où la porte laisserait passer les effets d’un album d’Aphex Twin. Dans le deuxième titre, Entropique, Pawns propose des rythmes plus saccadés, entrecoupés et transpirants, comme une batterie qu’on aurait frappée de la paume de la main.

Le gros défi pour eux, c’est d’exister musicalement et dans leur diversité, pas simplement comme sept mecs qui jouent en même temps. « Aujourd’hui les gens écoutent la musique en continu sur Youtube ou Spotify, mais si tu les fais se balader entre les styles et qu’ils se disent : “non mais attends c’est toujours la même compilation ?” — là ça voudra dire qu’on a réussi. »

Sous le nom JMS, un des colocataires signe le troisième titre de la compilation. Sorte d’interlude avant les deux derniers titres, Alien Topography est une longue plage où l’on imagine s’échouer mécaniquement des drones en une pluie grisâtre et mélancolique qui remémore que la machine n’est rien sans le sentiment humain.

La quatrième titre Aquadoom rappelle que les membres de Vernacular, réunis ici sous le nom MSIG, se dépensent à faire danser autant qu’à créer. Des airs de Maxime Dangles, des effets qui donnent le vertige en tournoyant, qui freinent parfois pour repartir ensuite, comme un courant qui nous emporte jusqu’au dernier morceau de la compilation. Chargé de mélodies ascendantes, le dernier titre, Taxidermic Misconfort, évoque les flammes d’un feu de bois s’évanouissant dans une nuit trop opaque, dont le manteau aurait recouvert le monde.

À mesure que les années 2020 approchent, et que leur propre vingtièmes années les précèdent, les gars de Vernacular Orchestra continuent à avancer, étendant leur empire au-delà de ce qu’on attendrait d’eux. Après une entrée réussie dans les clubs avec leur live tout neuf, le projet évolue vers la maturité. « Monter un label c’était déjà compliqué, on a pas fait d’école pour apprendre à créer et gérer une entreprise ». Vernacular peut compter sur un soutien de la part de nombreux acteurs du monde musical, du Trabendo — qui leur a laissé deux jours de résidence pour qu’ils puissent répéter leur live en conditions —, aux anciens de Sonotown, en passant par Elisa Do Brasil — avec lequel l’un des sept travaille sur son album.

Déjà, après les prochaines compilations digitales, la perspective du vinyle augure un format complètement différent. « Ce sera 100% Vernacular Orchestra, notre musique et nos délires » assurent-ils. Pour l’occasion, ils ont acheté une vieille machine à écrire pour tamponner chaque disque. Surprise, la seule touche qui ne fonctionne pas, c’est le «V»… Absurde et intègre, deux adjectifs pour qualifier un collectif aussi talentueux qu’attachant. « Ce milieu là, c’est un échappatoire à une certaine vie qu’on a pas envie d’avoir. On est comme dans une cour de récré’ mais on a vingt-cinq piges » expliquent-ils mezzo vocce alors que les titres de leur compilation s’enchaînent en fond sonore. Dans leur bout d’immeuble, Vernacular Orchestra se construit une narration de gré à gré, un langage propre, vernaculaire.

– T.S.G.

Les previews de Vernacular Tapes Vol.1 sont disponibles juste ici.

Retrouvez Vernacular Orchestra en live le 02 juin prochain pour leur soirée « Mise en orbite » aux Grands Voisins. En plus des sept amis, Puzupuzu (live) et Dub Edifice (aka Soul Edifice, pour un set dub/reggae). À suivre…

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